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Samedi 12 avril 2008
Extrait d'une interview donnée par Mario Vargas Llosa à Alexis Lacroix pour le Figaro du 20 juin 2005. Près de trois ans après, et malgré la changement de gouvernement, tout ce qu'il y dit est malheureusement toujours d'actualité en France.

(...)

En toile de fond de la remise en cause de la construction européenne se dégage un paysage idéologique et politique nettement plus polarisé que dans les années 90...

Cette "repolarisation" accélérée, par l'effet de laquelle près de 40% de l'électorat d'un pays comme la France lorgne vers les extrêmes, se nourrit de fixations phobiques et d'anathèmes imaginaires. Contre l'ouverture des frontières. Contre la "concurrence libre et non faussée". Contre les immigrants... Ces obsessions sont autant d'écrans qui dissimulent aux Français le retard qu'ils ont accumulé sur le chemin des réformes indispensables. Si le chômage reste élevé dans un pays comme le vôtre, ce n'est ni par la faute des immigrés, ni en raison des contraintes qu'impose la mondialisation et l'intégration européenne, c'est à cause du poids de représentation archaïques. La
movida libérale n'a pas encore eu lieu en France. L'Etat-providence n'a pas été modernisé. Et le culte de la puissance publique continue, hélas, de s'y donner libre cours. Ainsi, tandis même que la France fermait ses écoutilles à la mondialisation, le Royaume-Uni a connu en accéléré son aggiornamento économique, et il affiche désormais un des taux de chômage les plus faibles de l'Union européenne.

La droite, dans de nombreux pays européens, est-elle vraiment aussi libérale qu'aux Etats-Unis ?

La droite, dans la plupart des pays européens, a en effet jusqu'ici été largement nationale et très timidement libérale. Au nom d'un conservatisme social, elle a aussi maintenu certaines politiques populistes, utopistes et interventionnistes qui sont la raison principale du chômage et du déficit de croissance, notamment dans un pays comme la France. Il suffit de songer à la centralité de la référence étatiste chez les gaullistes... Le résultat conjugué de ce conservatisme, d'un côté, et du raidissement anti-libéral d'une grande partie de la gauche, de l'autre, c'est l'efflorescence du populisme, qui ne constitue pas seulement une menace politique, mais également une régression intellectuelle considérable.Ecoutez ce qui se dit dans les conversations quotidiennes, notamment en France... Prêtez seulement attention à l'idée omniprésente selon laquelle les élites auraient été sanctionnées, le 29 mai, parce qu'elles se seraient montrées "coupées du peuple"...

Que révèle ce discours sur la coupure du "peuple" et des "élites" ?

Au travers de ces idées fixes, c'est toute une phraséologie des années 30 qui refait surface - avec sa combinaison caractéristique de nationalisme et d'antilibéralisme. La crise morale qui affecte l'Europe témoigne d'une étonnante résistance à un phénomène - la globalisation - qui fait déjà partie des réalités du monde entier. De ce point de vue-là, la France nage en pleine schizophrénie : chacun y reconnaît l'importance de pouvoir conquérir de nouveaux marchés, en Chine par exemple ; dans le même temps, l'opinion publique affiche sa défiance à l'égard de l'"ultralibéralisme" qui abaisse les dernières barrières protectionnistes.

Parleriez-vous d'une "réaction antilibérale" ?

Disons que, dans certains milieux intellectuels, l'antilibéralisme prend la place de la défunte utopie communiste. Il n'est plus possible d'être marxiste sans anachronisme. Ce qui est très "tendance", en revanche, c'est de faire des règles libérales le bouc émissaire universel. La guerre en Irak ? Le libéralisme ! La déréliction de l'Afrique ? Le libéralisme encore. La déforestation de l'Amazonie ? Le libéralisme, vous dis-je... Voilà les réponses toutes faites que nous dicte la nouvelle pensée unique en formation - sectaire, erronée, néomarxiste. J'ai rompu, pour ma part, avec ce mode de pensée en lisant Raymond Aron, dans les années 70. Je revis donc ce
revival antilibéral comme une aberration idéologique. Mais en France, une partie de la classe pensante reste prisonnière de sa nostalgie chimérique de la fraternité révolutionnaire. On ne dira jamais assez, en effet, ce que certains pays du tiers-monde doivent à la globalisation - qui les propulse dans un cycle de croissance -, et combien, a contrario, les solutions étatistes et marxistes ont pu ruiner des économies.

(...)
Par Almos - Publié dans : Libéralisme
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